RDC : Trois fronts, une guerre – Les défis sécuritaires au Nord-Kivu

Depuis Beni, où il tente de reconstituer une administration provinciale partiellement effondrée, le gouverneur militaire du Nord-Kivu, Évariste Somo Kakule, dresse un tableau sans détour des menaces sécuritaires qui pèsent sur la province. Dans l’interview accordée à Jeune Afrique en juin, il identifie clairement trois fronts principaux qui empêchent le retour de la stabilité dans cette partie de l’est de la République démocratique du Congo.

« Nous avons trois types de menaces armées », déclare-t-il, en évoquant d’abord celle qu’il considère comme la plus importante : la coalition entre le Rwanda et les rebelles du M23. Ce front, très actif autour de Goma, reste au cœur du conflit géopolitique opposant Kinshasa à Kigali.

À cette menace régionale s’ajoutent deux autres défis sécuritaires majeurs, bien enracinés dans le Nord-Kivu : les ADF (Forces démocratiques alliées), d’une part, et les groupes armés locaux non engagés dans les programmes de démobilisation, d’autre part.

Une guerre à plusieurs visages

Depuis plusieurs années, les ADF, affiliés à l’État islamique, mènent des attaques meurtrières contre les civils dans la région de Beni et ses environs. Évariste Somo Kakule rappelle que ces opérations sont désormais menées conjointement avec l’armée ougandaise dans le cadre de l’opération Shujaa. « Avec elle, nous sommes en train de réduire sensiblement la capacité de nuisance des ADF dans le Nord-Kivu et en Ituri », affirme-t-il.

Mais le front le plus complexe à gérer, selon lui, réside dans les groupes armés dits « réfractaires », souvent peu structurés et opportunistes. Bien que congolais, ces groupes servent parfois, selon le gouverneur, de relais indirects à l’agenda de puissances étrangères : « Ils servent de béquille à l’ennemi pour diversifier ses moyens d’action sur le terrain et déstabiliser nos forces sur les arrières. »

Les lignes sont floues

La guerre dans le Nord-Kivu ne se limite donc pas à un affrontement classique entre deux forces armées. Elle se déroule sur plusieurs échelles, avec des acteurs aux intérêts différents. Le gouverneur évoque un conflit « planétaire », où se croisent agresseurs, partenaires et médiateurs. Les frontières entre groupes alliés et ennemis sont parfois mouvantes, et les zones d’influence évoluent rapidement selon les rapports de force.

À la question de savoir si certains groupes congolais seraient contrôlés à distance par Kigali, Évariste Somo Kakule répond sans hésiter : « Ce sont eux, les Rwandais, qui contrôlent certains groupes congolais. » Une accusation qui renvoie à une guerre de l’ombre, où les proxys remplacent parfois les armées officielles.

Un terrain difficile à stabiliser

Dans ce contexte, la tâche du gouverneur militaire apparaît particulièrement ardue. Conduire une guerre sur trois fronts, tout en assurant la protection des populations civiles et le fonctionnement d’une administration délocalisée, relève du défi quotidien. Malgré cela, Évariste Somo Kakule reste confiant dans la capacité de l’armée à contenir les menaces, mais plaide pour une stratégie globale, qui dépasse le seul registre militaire.

Il insiste aussi sur la nécessité de ne pas confondre les différentes formes de violence qui coexistent dans la province : groupes d’origine locale, terrorisme transfrontalier, et guerre interétatique par procuration. Une précision importante dans un conflit où les amalgames peuvent être aussi dangereux que les armes elles-mêmes.

Justin Mupanya, correspondant à Beni

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